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MN 63
Cūḷa Māluṅkya Sutta
— Le court discours à Māluṅkya —
[ cūḷa: court, moindre ]

Au lieu de se concentrer sur sa méditation, un bhikkhou se pose des questions métaphysiques telles que : 'le monde est-il éternel ou temporaire? fini ou infini?' Tergiverser en s'interrogeant sur les caractéristiques supposées de l'univers n'a aucun intérêt tant qu'on est soumis au mal-être, et qu'on a en plus la chance d'avoir à sa disposition la technique qui permet de s'en libérer totalement.


Courtoisie de Christian Maës
Voir ce sutta dans son contexte original


Evaṃ me sutaṃ:

En ce temps-là le Fortuné séjournait près de Sāvatthi, dans le bois de Jéta, au jardin d'Anāthapiṇḍika. Or le vénérable Māluṅkyaputta, qui s'était retiré dans la solitude, se mit à réfléchir ainsi :

– Il y a des opinions que le Fortuné n'explique pas, qu'il laisse de côté, qu'il repousse : “le monde est éternel” et “le monde est temporaire”, “le monde est fini” et “le monde est infini”, “le principe vital et le corps sont identiques” et “le principe vital et le corps sont distincts”, “le Tathagata existe encore après la mort”, “le Tathagata n'existe plus après la mort”, “le Tathagata à la fois existe et n'existe pas après la mort” et “le Tathagata ni n'existe ni n'existe pas après la mort”. Le Fortuné ne m'explique pas ces opinions, et cela ne me plaît pas qu'il ne me les explique pas, cela ne me satisfait pas. Je vais donc aller trouver le Fortuné pour lui demander ce qu'il en est.

– Si le Fortuné m'explique que le monde est éternel ou qu'il est temporaire, qu'il est fini ou qu'il est infini, que le principe vital et le corps sont identiques ou qu'ils sont distincts, qu'après la mort le Tathagata existe encore, qu'il n'existe plus, qu'il existe et n'existe pas, ou qu'il ni n'existe ni n'existe pas, dans ce cas je continuerai à mener la vie brahmique auprès du Fortuné.

– Mais si le Fortuné ne m'explique rien de tout ça, j'abandonnerai l'entraînement et retournerai à la vie inférieure des laïcs.






Le vénérable Māluṅkyaputta sortit vers le soir de sa retraite et rendit visite au Fortuné. Il le salua et s'assit convenablement. Une fois bien assis, le vénérable Māluṅkyaputta raconta au Fortuné :

– J'étais retiré dans la solitude, Fortuné, quand je me mis à réfléchir comme suit : “Il y a ces opinions que le Fortuné n'explique pas... Si le Fortuné m'explique ceci ou cela, je continuerai à mener la vie brahmique auprès du Fortuné. Mais s'il ne me répond pas, j'abandonnerai l'entraînement et retournerai à la vie inférieure des laïcs.

– Si le Fortuné sait que le monde est éternel, qu'il m'explique que le monde est éternel ! Si le Fortuné sait que le monde est temporaire, qu'il m'explique que le monde est temporaire ! Mais si le Fortuné ne sait pas si le monde est éternel ou temporaire, puisqu'il ne le sait pas et ne le voit pas, il serait honnête qu'il dise ne pas le savoir et ne pas le voir.
– Si le Fortuné sait que le monde est fini...
– Si le Fortuné sait que le principe vital et le corps sont identiques...
– Si le Fortuné sait que le Tathagata existe encore après la mort... »

– T'ai-je jamais dit : “ Viens, Māluṅkyaputta, vis la vie brahmique auprès de moi et je t'expliquerai si le monde est éternel ou temporaire... ?”
– Non, Fortuné.
– M'as-tu jamais dit, toi : “Je vivrai la vie brahmique auprès du Fortuné et le Fortuné m'expliquera si le monde est éternel ou temporaire... ?”
– Non, Fortuné.
– Donc, Māluṅkyaputta, je ne t'ai jamais dit : “ Viens, Māluṅkyaputta, vis la vie brahmique auprès de moi et je t'expliquerai si le monde est éternel ou temporaire...” et tu ne m'as jamais dit : Je vivrai la vie brahmique auprès du Fortuné et le Fortuné m'expliquera si le monde est éternel ou temporaire...” Ceci étant, qui es-tu, homme d'illusions, pour rejeter qui1?

– Si quelqu'un disait qu'il ne vivra pas la vie brahmique auprès du Fortuné tant que celui-ci ne lui aura pas expliqué si le monde est éternel ou temporaire..., il pourrait finir sa vie avant que le Tathagata ne le lui explique.

– Prenons l'exemple, Māluṅkyaputta, d'un homme blessé par une flèche puissamment empoisonnée. Ses amis, relations, connaissances et parents lui trouvent un chirurgien, mais il dit : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si l'homme qui m'a blessé est un noble, un brahmane, un artisan ou un serviteur2 ”.

– Il dit aussi : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de connaître le nom et le clan de l'homme qui m'a blessé”. Et : “ Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si l'homme qui m'a blessé a la peau noire, brune ou dorée”. Et encore : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir dans quel hameau, village ou ville se trouve l'homme qui m'a blessé”. Et aussi : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir de quel type est l'arc qui m'a blessé”. Et encore : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si la corde de l'arc qui m'a blessé est faite d'akka, de roseau, de tendon, de chanvre ou de plante aux feuilles laiteuses”. Et aussi : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si la tige de la flèche qui m'a blessé est faite de roseau sauvage ou de roseau cultivé”. Et encore : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si l'empenne de la flèche qui m'a blessé est en plumes de vautour, de héron, de faucon, de paon ou de māchoire-pendante”. Et aussi : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si la flèche qui m'a blessé est cerclée de tendons de vache, de buffle, de daim ou de singe”. Et enfin : “Je ne retirerai pas cette flèche avant de savoir si la flèche qui m'a blessé est une flèche simple ou un trait plus perfectionné”. Un tel homme va finir sa vie dans l'ignorance.

– De même, si quelqu'un disait qu'il ne vivra pas la vie brahmique auprès du Fortuné tant que celui-ci ne lui aura pas expliqué si le monde est éternel ou temporaire..., il pourrait finir sa vie avant que le Tathagata ne le lui explique.

– Faut-il vivre la vie brahmique, Māluṅkyaputta, parce qu'on croit que le monde est éternel ? Non. Faut-il vivre la vie brahmique parce qu'on croit que le monde est temporaire ? Pas davantage. Mais que l'on croie que le monde est éternel ou temporaire, il y a la naissance, le vieillissement, la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, l'insatisfaction et le désespoir dont je montre l'anéantissement dans la vie présente.

– Faut-il vivre la vie sainte parce qu'on croit que le monde est fini... qu'il est infini... que le principe vital et le corps sont identiques... qu'ils sont distincts... qu'après la mort le Tathagata existe encore... qu'il n'existe plus... qu'il existe et n'existe pas... ni qu'il existe ni qu'il n'existe pas ? Non, Māluṅkyaputta. Mais que l'on croie ceci ou cela, il y a la naissance, le vieillissement, la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, l'insatisfaction et le désespoir dont je montre l'anéantissement dans la vie présente.

– Par conséquent, Mālunkyaputta, tiens pour inexpliqué ce que je n'ai pas expliqué, et pour expliqué ce que j'ai expliqué.

– Que n'ai-je pas expliqué ? Je n'ai pas expliqué si le monde est éternel ou temporaire... Pourquoi ne l'ai-je pas expliqué ? Parce que ce n'est pas utile pour atteindre le but, que ce n'est pas le départ de la vie sainte, que cela ne mène pas au désenchantement, au détachement, à la cessation, à l'apaisement, à la connaissance directe, à la pleine réalisation ni au Dénouement. Voilà pourquoi je ne l'ai pas expliqué.

– Et qu'ai-je expliqué ? J'ai expliqué “ceci est le malheur”, “ceci est la source du malheur”, “ceci est la cessation du malheur” et “ceci est le chemin qui mène à la cessation du malheur”. Pourquoi l'ai-je expliqué ? Parce que c'est utile pour atteindre le but, que c'est le départ de la vie brahmique, que cela mène au désenchantement, au détachement, à la cessation, à l'apaisement, à la connaissance directe, à la pleine réalisation et au Dénouement. Voilà pourquoi je l'ai expliqué. »

Ainsi parla le Fortuné.

Le vénérable Māluṅkyaputta fut satisfait des paroles du Fortuné et il s'en réjouit.





Bodhi leaf



Notes


1. qui es-tu ... pour rejeter qui? : Le solliciteur peut rejeter le sollicité, ou le sollicité le solliciteur. Mais tu n'es ni l'un ni l'autre, il n'y a pas eu de contrat entre nous sur ces opinions..


2. un artisan ou un serviteur : C'étaient les quatre "couleurs" ou castes de la société traditionnelle. La troisième catégorie désignait à la fois les artisans, les commerçants et les agriculteurs..




Traduit directement de la langue Pāḷi par Christian Maës.

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