MN 10
Satipaṭṭhāna Sutta
— Le récit de l’attention vigilante —

Un discours détaillé sur la pratique des quatre mises en place de la présence d'esprit.




Traduction de Christian Maës


Ainsi ai-je entendu.

En ce temps-là le Seigneur séjournait chez les Kourous. Un village des Kourous s’appelle Kammâssadhamma. En cette circonstance le Seigneur s’adressa aux moines :

—Moines !

—Oui, Seigneur, lui répondirent les moines.

Et le Seigneur leur dit ceci :

—Unique, moines, est la voie qui conduit les êtres à la totale pureté, à la fin du chagrin et des lamentations, à la disparition de la douleur et de l’insatisfaction, à l’obtention de la méthode (l’octuple chemin), à l’expérience directe du Dénouement, autrement dit la voie des quatre vigilances.

Quelles vigilances ? Ici, un moine contemple la collection physique comme une collection physique avec ardeur, pleine conscience et vigilance en chassant la convoitise et l’insatisfaction relatives à ce monde. Il contemple le ressenti comme un ressenti avec ardeur, pleine conscience et vigilance en chassant la convoitise et l’insatisfaction relatives à ce monde. Il contemple l’état d’être comme un état d’être avec ardeur, pleine conscience et vigilance en chassant la convoitise et l’insatisfaction relatives à ce monde. Il contemple les connaissables comme des connaissables avec ardeur, pleine conscience et vigilance en chassant la convoitise et l’insatisfaction relatives à ce monde.

Et comment le moine contemple-t-il la collection physique comme une collection physique ? Il va dans la forêt, au pied d’un arbre ou dans un habitat vide, et il s’assied. Il croise les jambes, redresse le corps et stabilise l’attention devant lui. Vigilant, il inspire ; vigilant, il expire. Quand il inspire longuement, il sait : “J’inspire longuement”. Quand il expire longuement, il sait : “J’expire longuement”. Quand il inspire brièvement, il sait : “J’inspire brièvement”. Quand il expire brièvement, il sait : “J’expire brièvement”. Il s’exerce : “J’inspirerai en connaissant toute la collection”. Il s’exerce : “J’expirerai en connaissant toute la collection”. Il s’exerce : “J’inspirerai en apaisant les activités corporelles”. Il s’exerce : “J’expirerai en apaisant les activités corporelles”.

« Quand un habile potier, ou un habile apprenti potier, fait tourner son tour longuement, il sait qu’il le fait tourner longuement. Quand il le fait tourner brièvement, il sait qu’il le fait tourner brièvement. De même, quand le moine inspire longuement, il sait : “J’inspire longuement"… et il s’exerce : “J’expirerai en apaisant les activités corporelles”.

Il contemple ainsi sa propre collection physique, il contemple celle d’autrui, il contemple tantôt l’une tantôt l’autre. Il contemple, dans la collection, les agents de l’apparition, il contemple les agents de la disparition, il contemple tantôt ceux de l’apparition et tantôt ceux de la disparition, ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection, juste dans un but de connaissance, juste dans un but de vigilance. Il reste libre et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà comment le moine contemple la collection physique comme une collection physique.

« De plus, moines, quand le moine marche, il sait avec sagacité : “Je marche”. Quand il se tient debout, il sait avec sagacité : “Je me tiens debout”. Quand il est assis, il sait avec sagacité : “Je suis assis”. Quand il est couché, il sait avec sagacité : “Je suis couché”. Ou il sait au fur et à mesure avec sagacité comment sa collection physique est disposée.

Il contemple ainsi sa propre collection… les agents de l’apparition et de la disparition… ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit d’une collection… et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà une façon de contempler la collection physique comme une collection physique.

« De plus, moines, quand il avance ou recule, le moine agit en toute sagacité. Quand il regarde devant lui ou de côté, il agit en toute sagacité. Quand il plie ou étend les membres, il agit en toute sagacité. Quand il revêt sa cape ou sa robe, quand il prend son bol, il agit en toute sagacité. Quand il mange, boit, mâche ou savoure, il agit en toute sagacité. Quand il urine ou défèque, il agit en toute sagacité. Quand il marche, quand il se tient debout, assis ou couché, quand il est éveillé, quand il parle ou se tait, il agit en toute sagacité.

Il contemple ainsi sa propre collection… les agents de l’apparition et de la disparition… ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection… et ne s’attache à rien de ce monde…

« De plus, moines, le moine contemple la collection physique depuis le bas, la plante des pieds, jusqu’en haut, la pointe des cheveux, limitée par la peau et pleine de saletés variées : “Il y a dans cette collection les cheveux, les poils, les ongles, les dents, la peau, la chair, les ligaments, les os, la moelle, les reins, le cœur, le foie, la membrane, la rate, les poumons, le tube digestif, l’attache du tube digestif, le contenu de l’estomac, les fèces, la bile, le flegme, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, le sébum, la salive, la morve, la synovie et l’urine”.

Lorsqu’un sac à deux ouvertures est rempli de graines variées—paddy, haricots, fèves, sésame et riz—, un homme doué d’une bonne vue peut ouvrir ce sac et l’examiner : “Voici du paddy, voilà des haricots, ici des fèves, là du sésame et là du riz”. De même, le moine examine cette collection depuis le bas, la plante des pieds, jusqu’en haut, la pointe des cheveux, limitée par la peau et pleine de saletés variées : “Il y a dans cette collection les cheveux…

Il contemple ainsi sa propre collection… les agents de l’apparition et de la disparition… ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection… et ne s’attache à rien de ce monde…

« De plus, moines, le moine examine les éléments de la collection physique telle qu’elle est disposée, telle qu’elle est agencée : “Il y a dans cette collection l’élément terre, l’élément eau, l’élément feu et l’élément vent”.

Un habile boucher, ou un habile apprenti boucher, peut abattre une vache, en disposer les morceaux au carrefour de quatre grand-routes et s’asseoir. De même, le moine examine les éléments de cette collection : “Il y a là l’élément terre, l’élément eau, l’élément feu et l’élément vent”.

Il contemple ainsi sa propre collection… les agents de l’apparition et de la disparition… ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection… et ne s’attache à rien de ce monde…

« De plus, moines, le moine compare sa propre collection physique au cadavre qu’il voit gisant dans un charnier, mort depuis un jour, deux jours ou trois jours, gonflé, bleuâtre, suppurant : “Mon corps a la même nature, le même destin auquel il ne peut échapper”. Il contemple ainsi sa propre collection… les agents de l’apparition et de la disparition… il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection… et ne s’attache à rien de ce monde…

Il compare encore sa propre collection au cadavre qu’il voit gisant dans un charnier, dévoré par les corbeaux, les gypaètes, les vautours, les chiens, les chacals ou différentes espèces de petits animaux : “Mon corps a la même nature, le même destin auquel il ne peut échapper”. Il contemple ainsi sa propre collection…

Il compare aussi sa propre collection au squelette gisant dans un charnier, chaîne d’os reliés par des ligaments, tachés de sang, avec encore de la chair…

Il compare encore sa propre collection au squelette gisant dans un charnier, chaîne d’os reliés par des ligaments, tachés de sang, sans plus de chair…

Il compare aussi sa propre collection au squelette gisant dans un charnier, chaîne d’os encore reliés par des ligaments, sans plus de chair ni de sang…

Il compare encore sa propre collection aux restes qui gisent dans un charnier, ossements détachés et dispersés dans plusieurs directions—ici un os de la main et là un os du pied, ici un os de la jambe et là un os de la cuisse, ici un os de la hanche et là le crâne…

Il compare aussi sa propre collection aux restes qui gisent dans un charnier, ossements blanchis comme des coquillages…

Il compare encore sa propre collection aux restes qui gisent dans un charnier, ossements empilés, vieux de plus d’un an…

Il compare enfin sa propre collection aux restes qui gisent dans un charnier, ossements en décomposition, tombant en poussière : “Mon corps a la même nature, le même destin auquel il ne peut échapper”. Il contemple ainsi sa propre collection physique, il contemple la collection d’autrui, ou tantôt l’une tantôt l’autre. Il contemple, dans la collection, les agents de l’apparition, ceux de la disparition, ou tantôt les uns tantôt les autres. Ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’une collection, juste dans un but de connaissance, juste dans un but de vigilance. Il reste libre et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà comment le moine contemple la collection physique comme une collection physique.

« Et comment, moines, le moine contemple-t-il le ressenti comme un ressenti ? Quand il y a un ressenti agréable, le moine sait en toute sagacité : “Le ressenti est agréable”. Quand il y a un ressenti désagréable, il sait en toute sagacité : “Le ressenti est désagréable”. Quand il y a un ressenti ni agréable ni désagréable… un ressenti agréable pour un laïc… un ressenti agréable pour un moine… un ressenti désagréable pour un laïc… un ressenti désagréable pour un moine… un ressenti ni agréable ni désagréable pour un laïc… un ressenti ni agréable ni désagréable pour un moine, il sait en toute sagacité : “Le ressenti n’est ni agréable ni désagréable pour un moine”.

Il contemple ainsi son ressenti propre, le ressenti d’autrui, ou tantôt l’un tantôt l’autre. Il contemple, dans le ressenti, les agents de l’apparition, les agents de la disparition, ou tantôt les uns tantôt les autres. Ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’un ressenti, juste dans un but de connaissance, juste dans un but de vigilance. Il reste libre et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà comment le moine contemple le ressenti comme un ressenti.

« Et comment, moines, le moine contemple-t-il un état d’être comme un état d’être ? Quand l’état d’être est teinté d’attachement, le moine sait avec sagacité : “L’état d’être est teinté d’attachement”.

Quand l’état d’être est dénué d’attachement, le moine sait avec sagacité : “L’état d’être est dénué d’attachement”.

Quand l’état d’être est teinté d’aversion… dénué d’aversion… teinté de confusion… dénué de confusion… engourdi… dispersé… agrandi (par une absorption extrasensorielle)… pas agrandi… plafonné (à la sphère sensorielle)… pas plafonné… intensément concentré… pas intensément concentré… délivré… et quand l’état d’être n’est pas délivré, le moine sait avec sagacité : “L’état d’être n’est pas délivré”.

Il contemple ainsi son propre état d’être, l’état d’être d’autrui, ou tantôt l’un tantôt l’autre. Il contemple, dans l’état d’être, les agents de l’apparition, les agents de la disparition, ou tantôt les uns tantôt les autres. Ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement d’un état d’être, juste dans un but de connaissance, dans un but de vigilance. Il reste libre et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà comment le moine contemple l’état d’être dans l’état d’être.

« Et comment, moines, le moine contemple-t-il les facteurs mentaux comme des facteurs mentaux ? Le moine peut contempler les facteurs mentaux sous l’angle des cinq obstacles.

Comment contemple-t-il les facteurs mentaux sous l’angle des cinq obstacles ? Quand il y a un élan sensoriel en lui, le moine sait avec sagacité : “Il y a en moi un élan sensoriel”. Quand il n’y a pas d’élan sensoriel en lui, il sait avec sagacité : “Il n’y a pas d’élan sensoriel en moi”. Il sait avec sagacité comment se produit cet élan sensoriel. Il sait avec sagacité comment éliminer l’élan sensoriel existant. Il sait avec sagacité comment empêcher que l’élan sensoriel éliminé ne réapparaisse plus tard.

Quand il y a de l’aversion en lui, il sait avec sagacité : “Il y a de l’aversion en moi"…

Quand il y a de l’engourdissement ou de la torpeur en lui…

Quand il y a de l’agitation ou de l’inquiétude en lui…

Quand il y a de l’hésitation en lui… il sait avec sagacité comment empêcher que l’hésitation éliminée ne réapparaisse plus tard.

Il contemple ainsi ses propres facteurs mentaux, il contemple ceux d’autrui, ou tantôt les uns tantôt les autres. Il contemple, dans les facteurs mentaux, les agents de l’apparition, ceux de la disparition, ou tantôt les uns tantôt les autres. Ou il maintient la vigilance sur le fait qu’il s’agit seulement de facteurs mentaux, juste dans un but de connaissance, juste dans un but de vigilance. Il reste libre et ne s’attache à rien de ce monde. Voilà comment le moine contemple les facteurs mentaux sous l’angle des cinq obstacles.

« De plus, moines, le moine peut contempler les facteurs mentaux sous l’angle des ensembles saisis. Comment le moine les contemple-t-il sous l’angle des ensembles saisis ?

Le moine observe : “Voici le physique, voici l’apparition du physique, voici la disparition du physique ; voici un ressenti, voici son apparition, voici sa disparition ; voici une perception, voici son apparition, voici sa disparition ; voici des activités mentales, voici leur apparition, voici leur disparition ; voici un état de conscience, voici son apparition, voici sa disparition”.

Il contemple ainsi ses propres facteurs mentaux, il contemple ceux d’autrui…

« De plus, moines, le moine peut contempler les facteurs mentaux sous l’angle des six domaines personnels et des six domaines extérieurs. Comment s’y prend-il ?

Il connaît avec sagacité l’œil, il connaît avec sagacité le visible et il connaît avec sagacité la chaîne qui se forge à partir des deux, il sait avec sagacité comment se forge une nouvelle chaîne, il sait avec sagacité comment se brise une chaîne existante, il sait avec sagacité comment empêcher que la chaîne brisée ne puisse se reformer plus tard.

Il connaît avec sagacité l’oreille, il connaît avec sagacité le son…

Il connaît avec sagacité le nez, il connaît avec sagacité l’odeur…

Il connaît avec sagacité la langue, il connaît avec sagacité la saveur…

Il connaît avec sagacité le corps, il connaît avec sagacité le toucher…

Il connaît avec sagacité la faculté de connaître, il connaît avec sagacité le connaissable, il connaît avec sagacité la chaîne qui se forge à partir des deux, il sait avec sagacité comment se forge une nouvelle chaîne, il sait avec sagacité comment se brise une chaîne existante, il sait avec sagacité comment empêcher que la chaîne brisée ne puisse se reformer plus tard.

Il contemple ainsi ses propres facteurs, il contemple ceux d’autrui…

« De plus, moines, le moine peut contempler les facteurs mentaux sous l’angle des sept facteurs de l’Éveil. Comment s’y prend-il ?

Quand le facteur d’éveil vigilance est présent en lui, le moine sait avec sagacité : “Le facteur d’éveil vigilance est présent en moi”. Quand ce facteur n’est pas présent, il sait avec sagacité : “Le facteur d’éveil vigilance n’est pas présent en moi”. Il sait avec sagacité comment se produit le facteur d’éveil vigilance non encore existant. Il sait avec sagacité comment se perfectionne le facteur d’éveil vigilance déjà présent.

Quand le facteur d’éveil examen-des-facteurs est présent…

Quand le facteur d’éveil vigueur est présent…

Quand le facteur d’éveil ravissement est présent…

Quand le facteur d’éveil immobilité est présent…

Quand le facteur d’éveil concentration est présent…

Quand le facteur d’éveil regard-neutre est présent…

Il contemple ainsi ses propres facteurs mentaux, il contemple ceux d’autrui……

« De plus, moines, le moine peut contempler les facteurs mentaux sous l’angle des quatre vérités pures. Comment s’y prend-il ?

Il sait avec sagacité et véracité : “Ceci est le malheur”. Il sait avec sagacité et véracité : “Ceci est la source du malheur”. Il sait avec sagacité et véracité : “Ceci est l’arrêt du malheur”. Il sait avec sagacité et véracité : “Ceci est le chemin qui mène à l’arrêt du malheur”.

Il contemple ainsi ses propres facteurs mentaux…

« Quiconque, moines, développera les quatre vigilances de cette façon pendant sept ans pourra en attendre l’un des deux effets suivants : la Connaissance ultime dans la réalité présente ou, s’il subsiste un reste d’attachement, l’état Sans-retour.

Laissons ces sept années, moines. Quiconque développera les quatre vigilances de cette façon pendant six ans… pendant cinq ans… quatre ans… trois ans… deux ans… un an… sept mois… six mois… cinq mois… quatre mois… trois mois… deux mois… un mois… pendant un demi-mois, pourra en attendre l’un des deux effets suivants : la Connaissance ultime dans la réalité présente ou, s’il subsiste un reste d’attachement, l’état Sans-retour.

Tout ce qui a été dit ici se rapporte à la phrase : unique, moines, est la voie qui conduit les êtres à la totale pureté, à la fin du chagrin et des lamentations, à la disparition de la douleur et de l’insatisfaction, à l’obtention de la méthode, à l’expérience directe du Dénouement, autrement dit la voie des quatre vigilances. »

Ainsi parla le Seigneur.

Les moines furent satisfaits des paroles du Seigneur et ils s’en réjouirent.





Bodhi leaf


Traduit du Pāḷi par Christian Maës.

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